Je crois que nous en avons tous rêvé. Moi le premier. Malgré le manque de talent, ou bien malgré l'âge, malgré les études, la famille et le travail, malgré tout, nous autres supporters du Paris Saint-Germain, on a tous du rêver, un jour, de fouler la pelouse du Parc. Et certains l'ont fait. Llacer, Ducrocq, Badiane, ces professionnels sont des fans Rouge et Bleu et ils ont porté nos couleurs dans notre antre. Ce qu'ils ont pu ressentir en débouchant du tunnel pour la première fois, je ne le saurais jamais. J'y ai pensé si souvent... Si souvent que parfois je crois que je pourrais presque me mettre dans la peau d'un gamin, avant sa première titularisation.
Je suis assis, là, sur mon siège en train de lacer mes chaussures. Huit heures moins cinq. Un vestiaire c'est un vestiaire. Tous les mêmes : l'odeur de pommade des kinés, elle ne change pas quand on arrive chez les pros. Le bruit des élasto et des crampons non plus, que ce soient des crampons de CFA ou des crampons de L1. Les paroles du coach restent convenues : concentration, volonté, courage... J'ai déjà vécu ça. Et pourtant, ce soir, tout est nouveau. Ici je ne suis pas l'habitué de l'équipe de CFA. Ici je ne suis personne. Aucun coéquipier ne viendra me demander conseil. Et je n'ai pas de jeune à rassurer. Il n'y a pas plus jeune que moi ici. Alors c'est à moi que l'on vient parler, c'est sur mon épaule que Pauleta a posé sa main en me glissant un mot d'encouragement que je n'ai même pas compris. Je pourrais me vexer de voir les rôles échangés comme cela, d'être traité comme un gamin... Mais non. Parce que même si j'ai déjà signé mon contrat pro, même si j'ai déjà bourlingué dans tant de vestiaires que je ne veux même pas les compter, même si mon agent me répète depuis des semaines que j'ai le niveau et que d'autres clubs me feraient jouer toutes les semaines, il reste une part au fond de mon ventre qui sait que je n'ai encore rien prouvé. Pas avant ce premier match de L1. Alors la main de Pauleta, le sourire de Yepes et le pouce levé de Letizi je les ai pris sans rougir. Parce qu'ils m'ont fait du bien... Merci les gars.
Ultimes préparatifs
Je lace ces chaussures que j'ai déjà portées des dizaines de fois et je leur adresse une prière silencieuse. Une vieille habitude prise quand j'étais gamin. Ne me trahissez pas les filles. Ne me décevez pas. Je les ai vernies, elles brillent dans la lumière de ce vestiaire que je ne connais pas. Je prends soin d'elles. J'ai besoin d'elles. Elles me vont bien. Comme deux gants. C'est idiot mais je crois qu'elles aussi sont contentes d'être là. Alors mon esprit leur parle, il les flatte : Je vais vous emmener caresser le ballon dans le plus beau stade du monde les filles. Je vais vous emmener fouler la pelouse la plus verte et la plus douce que vous ayez vue. Je vais vous donner ce pourquoi vous avez été conçues. Enfin. Oui, elles semblent heureuses elles aussi... et affamées. Tant mieux, parce qu'il faudra mordre d'entrée. Huit heures moins deux. On se lève. Ultimes préparatifs. Le mental. Je pense à ce tacle réussi, je visualise ce geste parfait, en accord avec mes deux chéries, collées à mes pieds. Elles glissent devant les jambes de l'adversaire, attrapent la balle, puis s'agrippent au gazon. Se plantent. Je suis debout. Elles volent sur l'herbe, je cours déjà alors que l'autre reste au sol, inutile. L'intérieur de mon pied droit gifle le cuir dans un claquement sec. La passe est réussie, et le jeu repart, loin de nous. La séquence est parfaite. L'imaginer m'a fait du bien. Elles ne me feront pas défaut, j'en suis sur.
Pendant ce temps là, je suis arrivé dans le couloir, sans même m'en rendre compte. Entre Rothen et Cissé, au fond de l'alignement. Certains se parlent, se saluent : juste à côté, il y a l'équipe adverse. Je les connais, de nom. Je les ai tous déjà vu à la télé, mais aujourd'hui, alors qu'ils sont à un mètre, je ne les regarde pas. Je ne veux pas les respecter. Je ne veux pas les dévisager, comme le ferait un gosse. Je ne veux pas me sentir inférieur. Je veux les bouffer. Il sera bien temps de les croiser sur le terrain. Et de les battre. Alors je regarde par dessus l'épaule de Jérôme, droit devant, bien haut. La lumière est là, au loin. Je distingue un minuscule bout de terrain, brillant. Il paraît tellement éloigné. Inaccessible, alors même que je vais enfin l'atteindre. C'est idiot. Tout se mélange. Excitation, joie, fierté. Peur, aussi, un peu. Peur de mal faire. Peur de me louper. Peur de rater une action, peur de faire perdre mon équipe, peur de... Rothen se retourne. Il me regarde et cligne de l'oeil. Il a du sentir monter mon stress. Ou alors il a juste pensé à moi au bon moment. Je hoche la tête comme un boxeur et lui souris. Ca va mieux. Je le regarde, lui, avec son maillot Rouge et Bleu, s'avancer vers le terrain, de dos. Incroyable. Je baisse les yeux vers mon torse et j'y découvre les mêmes couleurs, la Tour Eiffel et le Berceau Royal. Comme dans un rêve. Rothen court maintenant, il part... Je reste figé. Cissé me pousse gentiment, et un choc me parcourt les veines. Je me rue vers la sortie à mon tour. Je me mets à hurler en débouchant sur la pelouse. Sauf qu'à bien y réfléchir ce n'était pas une sortie. Il n'y a plus de sortie ici.
Une partie de moi va crever ici ce soir
Je n'avais jamais compris avant aujourd'hui, avant de voir ces tifos dressés en notre honneur. Je fais un tour sur moi-même, au coeur de l'ovale. Le stade est immense, bourré à craquer. Dire que j'étais déjà impressionné pendant l'échauffement. Là, le Parc est devenu une arène. Il s'est refermé sur nous. Le Parc est une arène et je suis venu y combattre. Je comprends... Je sais que je n'en ressortirai pas indemne. Le KOB hurle à plein poumons, le Virage Auteuil répond à son tour. Il n'y a plus d'échappatoire. Pourquoi ne l'avais-je pas réalisé avant ? Pourquoi personne ne m'a prévenu ? Une partie de ce que je suis va mourir ici ce soir. Et je ne reculerai pas. Cette rencontre va débuter, et je peux y laisser ma carrière si je déconne. Je peux y laisser mon avenir de joueur de football. Ce soir mes rêves peuvent crever dans cette arène de béton. C'est comme ça. Ou alors je peux briller. Peut-être est-ce mon statut d'amateur, de bleusaille qui restera sur le carreau, comme la vieille peau desséchée d'un serpent après sa mue. Comme une peau devenue trop petite. On verra bien. Je suis là où je voulais être. Je ne reculerai pas...
Je me place sur le terrain j'attends le coup d'envoi. Plus rien ne compte que cela. Ce soir je vais me battre pour Paris, et une partie de moi va mourir. Une dernière fois, mon regard fait le tour de ces tribunes, devant tous ce visages venus me regarder jouer. Huit heures quatre. C'est parti. Je suis comme un taureau dans l'arène...