En te berçant, mon fils, toi qui as bien du mal à t'endormir du haut de tes deux mois, j'ai tout le temps de me poser moult questions existentielles. Comment vais-je bien pouvoir m'habiller demain matin, faudra-t-il que je gratte mon pare-brise, ai-je pensé à fermer l'eau du lave-vaisselle, etc. Jusqu'à ce que je croise ton regard.
Quand j'ai appris que ta maman était enceinte d'un garçon, je n'ai finalement pas ressenti de différence avec l'annonce de la venue de ta grande sœur. Deux fois j'ai été heureux, deux fois je me suis promis ce que doivent se promettre tous les parents : je me suis dit que je vous laisserai choisir votre voie, construire vos gouts seuls, sans vous imposer les miens... Mais deux mois plus tard, je te regarde, et je crois que je ne pourrai pas. Je ne tiendrai pas.
Paris est MON choix !
Je m'étais promis que je garderai le Paris Saint-Germain pour moi. Que je ne t'imposerai pas ça. J'ai eu la chance de pouvoir me choisir mon club comme je l'ai voulu. Soutenir les Rouge et Bleu est un choix que j'assume même après une défaite à Nice. Malgré la déception. Malgré toutes les déceptions que cette décision a pu entraîner, je continuerai à supporter Paris. C'est mon club, celui que j'ai décidé de soutenir. Je ne trouve pas cela facile, je n'y prends pas toujours du plaisir, mais maintenant c'est trop tard. Je ne peux tout simplement pas revenir en arrière. Aujourd'hui, demain, désormais, partir ce serait trahir. Voilà à quoi je pense alors que je te tiens dans mes bras, tard dans la nuit... Mon fils. J'attends que le sommeil te gagne. Déjà ta tête pèse plus lourd au creux de mon coude, et je sens tes jambes se relâcher doucement. De quel droit t'imposerai-je cela ? Les retours de matches perdus après une partie au niveau de jeu indigent. Les matches pourris dans un Parc glacial anéanti par la grève. Les finales perdues contre Gueugnon. Tu souris contre mon ventre dans ton sommeil et je sens ta chaleur. Comment puis-je vouloir t'imposer cela ? Comment puis-je y penser ?
Je te dirai PSG - Real...
Il faudrait que je te préserve. Tu ne marches pas encore mais déjà je nous imagine aller au Parc ensemble. Je t'emmènerai dans le XVIème en te parlant de Weah, Ginola et Roche, du Real de 1993. Je te dirai que Roche avait mis la main pour empêcher le ballon de rentrer à Madrid et qu'il était suspendu au match retour. Je te parlerai de la tête de Kombouaré quand nous rentrerons tous les deux en tribune. Tu verras le but où le ballon est rentré, au bout du bout des arrêts de jeu. Le vrai but. Nous nous assiérons sur ces strapontins, l'un contre l'autre. Comme moi, tu sentiras les ondes. La magie du Parc. La trace laissée par l'Histoire, devenue Légende. Tu sauras tout cela, et les Raì, les Susic, les Pauleta. Et tu seras un supporter, mon fils. Un bon supporter.
Je te dirai PSG - Troyes...
Quand nous serons menés et que plus personne n'y croira, je te serrerai contre moi et te parlerai du match de coupe contre Troyes. Pour te rassurer, je te dirai Heinze et son coup-franc à la quatre-vingt-dixième, alors que nous étions menés deux à zéro. Je te glisserai à l'oreille que ça n'est pas fini. Que c'est encore possible. Que je le sais parce que j'y étais. Tu sauras que le Paris SG est déjà revenu de plus loin, que la victoire est peut-être encore au bout si nous, on y croit. Je t'expliquerai pourquoi il ne faut jamais lâcher, toujours encourager le PSG... Que si même les supporters abandonnent, alors la honte sera pour nous. Je te dirai que tant que les tribunes poussent, alors l'honneur est sauf. Que ceux qui sifflent sont des ânes, que seuls ceux qui chantent encore pourront se regarder dans la glace demain. Et tu seras un supporter, mon fils.
Je te dirai Ô Ville Lumière...
Dans la victoire ou la défaite, quel que soit l'adversaire, je te dirai de chanter pour nos couleurs. A tes côtés je t'expliquerai les paroles, ces chants que j'ai appris d'autres, avant. Ô Ville Lumière. Sans haine, mais de toutes nos forces nous encouragerons le club Rouge et Bleu. Où tu es nous serons là. Toujours ensemble, je te montrerai comment accueillir les joueurs avant le coup d'envoi, comment les transcender lors des temps fort. Ici c'est Paris. Tu verras comment on fait douter l'arbitre au moment de siffler contre nous. Tu seras un supporter mon fils. Celui qui parfois ne sert à rien mais qui au moins est présent.
A deux mois, est-ce que l'on rêve dans son sommeil ? J'en doute. Pourtant tu souris. Il est temps d'aller te poser dans ton lit. Tu dors, j'essaye de me convaincre qu'il ne sert plus à rien de te tenir contre mon coeur... Et pourtant tu es là. Il est temps de te laisser dormir seul. Et de te laisser grandir, sans même que tu t'en rendes compte. Aujourd'hui ta maman et moi nous avons jeté tes pyjamas de naissance. Deux mois et voilà que tu es un grand. Quelque part tu commences déjà à nous échapper. C'est comme ça.
Alors je ne le ferai pas. Les bébés de deux mois ne rêvent pas en dormant... mais les pères eux rêvent parfois tout éveillés. Tu ne sauras jamais ce que j'ai voulu pour toi. Tu ne sauras jamais que j'ai rêvé de te tenir dans mes bras, ailleurs, au Parc. Il faut que je te laisse choisir ton sport. Ton club. Ou autre chose. Tu choisiras ta vie. Mais Dieu que j'aimerais que tu sois Rouge et Bleu. Pourtant j'essayerai de ne pas t'influencer. Même si ce soir j'ai rêvé que toi aussi, tu étais un supporter. Mon fils.